À toi dont l’esprit est aussi robuste que le cyprès et aussi florissant que le cerisier, toi qui souffres toutes mes paroles même lorsqu’elles sont portées par d’injustes sentiments, et dont l’affection me pardonne tous les égarements, je sais que tu sauras discerner le vrai dans ce que je m’apprête à te dire.
Voici ce que je crois au sujet des prénoms de notre temps, de ceux passés et de ceux qui seront un jour donnés. C’est là l’affaire la plus importante qui nous soit confiée: la juste et précise attribution des noms. Le mouvement même de la pensée ne saurait être autre chose qu’une course infinie pour nommer la moindre des choses matérielles et immatérielles. Mais mesure-t-on jamais assez la gravité d’un geste qui consiste à attribuer un nom à un être humain tout plein de son âme? Eh bien sache que je dois me résoudre à en douter car jamais alors des prénoms tels que je les entends lorsqu’il m’arrive de me joindre aux bruits du monde n’auraient été aussi impunément attribués.
Tous les jours, je croise de splendides enfants qui courent et jouent dans la plus pure perfection d’eux-mêmes, gigotant avec toute la vigueur et la malice que Dieu accorde dès l’origine de la vie. Et tous les jours hélas, je les entends se faire appeler par des prénoms d’une agaçante bizarrerie qui n’a cependant rien à voir avec la bizarrerie que Dieu lui-même encourage à cultiver pour permettre à l’esprit d’expérimenter le monde des significations inépuisables et inépuisées. Hélas non, il s’agit plutôt d’une bizarrerie vraisemblablement portée par un désir de distinction. L’enfant est doté d’un nom qui se veut de pure invention, dont l’intention est de rompre avec toute forme de filiation ou de lui en inventer une autre, grossièrement connectée aux lois nouvelles de ce monde. Le prénom flotte au-dessus de la tête de l’enfant comme un petit nuage qui ne contiendrait ni pluie ni soleil. Ainsi l’enfant serait libre de toutes les déterminations malheureuses qui le lieraient à une généalogie, un pays ou une histoire qui lui préexistent. On dirait de lui qu’il est libre et que ses parents sont les architectes bien avisés de cette liberté.
Je pense qu’il n’en est rien et je suis même porté à penser que c’est là l’expression d’une ambition misérable derrière laquelle courent les égarés pour assurer à leur progéniture non pas une place dans le monde, comme il serait raisonnable de le vouloir, mais une place au-dessus du monde. Je ne te cache pas le mépris que j’éprouve devant un tel horizon, comme devant tous ceux qui croient pouvoir s’ériger au-dessus de l’infinie intelligence du monde. Je méprise ces prénoms mais surtout, et je sais que tu me croiras car tu connais la bonté dont je ne prive pas les égarés, je suis saisi de crainte, d’une grande crainte, pour ces enfants si mal nommés.
— Aurais-tu l’amabilité de donner à connaître quelques-uns de ces prénoms que tu méprises afin que je prenne mieux la mesure de ce que tu me racontes?
Je le pourrais, je ne le ferai pas. Car je tiens à ce que tu comprennes le principe fondamental des choses et non l’apparence accidentelle qu’elles empruntent pour se présenter à nous.
— Alors je t’en prie, poursuis ton raisonnement. Quelle est donc cette crainte?
J’ai peur pour ces enfants car il me semble que leur vulnérabilité est exposée à l’air libre en des temps cruels dont leurs parents les croient, à tort, protégés. Il faut avoir l’esprit parfaitement tranquille, avoir une infinie confiance dans la vie qu’on mène et dans le monde où on la mène pour nommer son enfant comme si jamais personne ne pouvait venir un jour s’emparer de son cou, et le rompre comme un fil, faire exploser ses organes, le réduire en poussière, l’arracher sans prévenir des bras qui l’ont vu naître et le confier à des fous, ou le voir se noyer dans une mer déjà pleine de cadavres et qu’il doit néanmoins traverser s’il tient à la vie. Il faut croire que rien jamais ne viendra perturber l’île morale et physique que l’on s’est fabriquée. Ces parents, est-il possible que personne ne les ait informés? Est-il possible que la nouvelle ne leur soit pas parvenue? Est-il possible qu’ils ignorent encore la fin du monde qui gronde au loin?
— De quel monde parles-tu?
Du monde, mon ami. Ceux qui pensent qu’il en existe plusieurs seront perdus.
— Alors que leur préconises-tu?